• Nancy Huston, Lignes de faille, 2006 (Roman)

     C’est l’éveil.
    Comme quand on appuie sur l’interrupteur et que la pièce se remplit de lumière.
    Dès que je sors du sommeil je suis    allumé   alerte   électrifié,   tête et corps en parfait état de marche, j’ai six ans et je suis un génie, première pensée du matin.
    Mon cerveau remplit le monde et le monde remplit mon cerveau,j’en contrôle et possède chaque parcelle.
    Dimanche des Rameaux   très tôt   AGM chez nous en visite
    Maman et papa encore endormis    un dimanche ensoleillé   soleil   soleil    soleil   Roi soleil
    Sol   Solly   Solomon
    Je suis un flot de lumière   instantané   invisible   et tout-puissant   qui se répand sans effort dans les recoins les plus sombres de l’univers capable à six ans de   tout voir  tout illuminer  tout comprendre

    En un éclair je suis débarbouillé et habillé, mon lit est fait. Mes chaussettes et mon slip d’hier sont dans le panier à linge sale, plus tard dans la semaine ils seront lavés, séchés, repassés et pliés par ma mère, puis rangés prêts à resservir dans le premier tiroir de ma commode. Ça s’appelle un cycle. Tous les cycles doivent être contrôlés et supervisés, comme par exemple celui de la nourriture. La nourriture circule à travers notre corps et devient nous alors il faut faire très attention à ce qu’on laisse entrer en nous et ce qui doit rester au-dehors. Je suis exceptionnel. Je ne peux pas permettre à n’importe quoi de pénétrer dans mon corps : mon caca en sortant doit avoir la bonne couleur et la bonne consistance, ça fait partie de la circulation.
    En fait je n’ai jamais faim et maman est très compréhensive à ce sujet, elle me donne seulement les nourritures qui me plaisent et qui circulent facilement, yaourt et fromage et pâtes, beurre d’arachide et pain et céréales, elle n’insiste pas sur tout l’aspect légumes/viande/ poisson/œufs de la nourriture, elle dit que j’y viendrai quand j’en aurai envie. Elle me fait des sandwichs à la mayonnaise avec du pain de mie en enlevant la croûte mais, même là, j’en mange la moitié ou le quart et ça me suffit. Je grignote de minuscules parcelles de mie de pain en les mouillant avec la salive dans ma bouche, ensuite je les pousse avec ma langue entre les lèvres et les gencives où elles se dissolvent tout doucement parce qu’en fait je n’ai pas envie de les avaler. L’important c’est de garder l’esprit affûté.
    Papa voudrait que je mange comme un petit garçon américain normal. Il se demande ce qui va se passer à la cantine quand je commencerai l’école à l’automne prochain mais maman dit qu’elle viendra me chercher tous les jours et me fera à déjeuner à la maison, sinon à quoi ça sert d’avoir une mère femme au foyer ?

    Dieu m’a donné ce corps et cet esprit et je dois en prendre le meilleur soin possible pour en tirer le meilleur bénéfice. Je sais qu’Il a de grands desseins pour moi, sinon Il ne m’aurait pas fait naître dans l’Etat le plus riche du pays le plus riche du monde, doté du système d’armement le plus performant, capable d’anéantir l’espèce humaine en un clin d’œil. Heureusement que Dieu et le président Bush sont de bons amis. Je pense au paradis comme à un grand Etat du Texas dans le ciel, avec Dieu qui se balade sur son ranch en Stetson et en bottes de cow-boy, vérifiant que tout est sous contrôle, canardant une planète de temps à autre pour s’amuser.
    Quand on a tiré Saddam Hussein de son trou à rat l’autre jour, il avait les cheveux tout crasseux et emmêlés, les yeux chassieux injectés de sang, la barbe ébouriffée et les joues creuses. Papa s’est mis à pousser des cris de joie devant la télé : “Voilà ce que j’appelle une défaite ! On les aura tous, ces sales terroristes arabes ! jusqu’au dernier ! – Randall, a dit maman, qui posait justement devant lui un plateau avec un verre de bière glacée et un bol de ca-cahuètes, il faut faire attention à ce qu’on dit. On ne voudrait pas laisser croire à Solly que tous les Arabes sont des terroristes, n’est-ce pas ? Je suis sûre qu’il y a des Arabes très gentils, ici même en Californie, il se trouve juste que je ne les connais pas personnellement.” Elle a dit ça comme si elle plaisantait mais en même temps elle disait la vérité. Papa a bu une lampée de bière. “Ouais, Tessie, je m’excuse, t’as sûrement raison”, il a dit en rotant assez fort, ce que maman a décidé de prendre comme une blague, alors elle a ri.


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